Je me souviens encore de ce puzzle trouvé dans une brocante près de Compiègne. Une boîte en carton un peu jaunie, aucune photo de la boîte à l’intérieur, juste des pièces en bois épaisses, certaines en forme d’oiseau ou de feuille. Rien à voir avec les 1000 pièces en carton qu’on trouve en grande surface. J’ai mis un moment à comprendre que ce genre d’objet n’existait presque plus, ou alors fabriqué par une poignée d’ateliers dans le monde, à la main, un par un.
Le puzzle en bois artisanal n’a rien à voir avec le puzzle en carton découpé à l’emporte-pièce. Ici, un artisan suit le motif de l’image, pièce après pièce, à la scie à chantourner ou au laser selon les maisons. Le résultat ne se ressemble jamais tout à fait d’un exemplaire à l’autre, ce qui change complètement le rapport qu’on a avec l’objet une fois fini.
Un artisanat plus rare qu’on ne l’imagine
Il existe des centaines de marques de puzzles dans le commerce, mais très peu fabriquent réellement en bois et à la main. La plupart des puzzles en bois vendus en grande distribution sont en réalité découpés au laser dans du contreplaqué fin, sur des gabarits industriels. Certains ateliers en ont même fait leur identité. Mais ça n’a pas la même histoire ni le même geste qu’une découpe suivie à l’oeil, où l’artisan invente la forme de chaque pièce en la traçant.
Les origines du puzzle remontent au XVIIIe siècle en Angleterre, avec des cartes découpées à la main pour l’enseignement. Ce geste originel, suivre une image et la découper au fil de son relief, c’est exactement ce que perpétuent encore aujourd’hui les quelques ateliers qui suivent.
Michèle Wilson, la référence française depuis 1975
C’est sans doute le nom le plus connu en France. Michèle Wilson lance son atelier en 1975, dans la maison familiale près de Tournus, en Saône-et-Loire. Une grande partie de la fabrication se fait aujourd’hui à Sennecey-le-Grand, à quelques kilomètres de là, avec des ateliers-boutiques à Paris où l’on peut voir les artisans travailler.
Le bois utilisé est le peuplier, choisi pour sa tendreté : il laisse aux artisans découpeurs la liberté de suivre le motif sans que la matière résiste. Et c’est là que ça devient intéressant. Chez Michèle Wilson, la découpe suit l’image : les pièces de ciel prennent la forme de nuages, celles de mer épousent des vagues. On ne découpe pas un Van Gogh comme un Picasso, parce que les touches de couleur n’ont pas été posées de la même façon. Ce sont ces pièces à motif, qu’on appelle des whimsies dans le jargon anglo-saxon, qui font tout le charme d’un puzzle en bois bien pensé.
Pour les enfants, la maison a aussi inventé les bords pédagogiques : des pièces de cadre plus longues et repérables, pour aider à structurer le montage en commençant par le contour. Une attention qu’on ne retrouve pas forcément ailleurs.
Lamamics, le nouvel atelier qui redéfinit les codes
Face à cette maison historique, un nouveau venu mérite le détour. Mathias Lamamy fabrique depuis 2023 des puzzles en bois dans son atelier de Vigneux-de-Bretagne, près de Nantes. Après vingt ans à concevoir des jeux sur écran, il a choisi de revenir à un objet concret, taillé dans du peuplier d’Anjou ou, pour certaines pièces plus exigeantes en précision de coupe, du peuplier des Carpates polonais.
Ce qui distingue Lamamics, c’est d’assumer deux techniques différentes selon l’objet : les puzzles d’art sont chantournés un à un à la main, avec des pièces uniques et parfois biscornues, tandis que les casse-têtes sont découpés au laser pour des défis plus précis et accessibles. Les illustrations, toutes originales et centrées sur le vivant (animaux, végétaux), sont pensées comme de petites fables graphiques plutôt que comme de simples reproductions.
De l’autre côté de la Manche et de l’Atlantique
La France n’a pas le monopole du savoir-faire. Trois maisons, plus anciennes, ont construit une vraie notoriété internationale, chacune avec une approche différente.
Wentworth, la ferme du Wiltshire devenue référence mondiale
Wentworth Wooden Puzzles est fondé en 1991 par Kevin Wentworth Preston, sur une ferme laitière du village de Pinkney, près de Malmesbury, dans les Cotswolds. À l’époque, la production de lait n’était plus rentable et les bâtiments agricoles ont été reconvertis. Preston met au point et perfectionne, dès 1994, sa propre méthode de découpe au laser, qui permet des pièces à motif d’une grande finesse tout en gardant une production à taille humaine. C’est aujourd’hui l’un des plus gros volumes de puzzles en bois au monde, tout en restant fabriqué en Angleterre.
Stave Puzzles, le fait main haut de gamme du Vermont
De l’autre côté de l’Atlantique, Stave Puzzles est fondé en 1974 par Steve Richardson et Dave Tibbetts à Norwich, dans le Vermont. Le nom de la marque est d’ailleurs un simple mot-valise formé de leurs deux prénoms. Ici, on est sur du puzzle entièrement découpé à la main, souvent sur commande, avec des tarifs qui reflètent le temps de travail que ça représente. C’est un peu le haut de gamme absolu du secteur, pensé pour les collectionneurs plus que pour l’usage familial du dimanche.
Liberty Puzzles, l’héritage familial devenu entreprise
Liberty Puzzles naît en 2005 à Boulder, dans le Colorado, quand Christopher Wirth hérite de plusieurs puzzles en bois découpés à la main dans les années 1930. Avec son associé Jeffrey Eldridge, il décide d’en relancer la fabrication, en s’appuyant sur la découpe laser pour reproduire ce même esprit de pièces à motif à une échelle plus abordable que le pur fait main.
Comment s’y retrouver entre toutes ces approches
Avant d’acheter, quelques questions permettent d’y voir plus clair. Est-ce que la découpe est faite à la main ou au laser ? Les deux ont leur intérêt : la main donne des pièces uniques et un peu irrégulières, le laser permet une précision et une répétabilité qui conviennent mieux à certains jeux logiques. Quelle essence de bois est utilisée, et d’où vient-elle ? Le peuplier reste la référence pour sa tendreté, mais son origine (locale ou importée) change beaucoup l’empreinte du produit. Y a-t-il des pièces à motif (whimsies) ? C’est souvent ce qui distingue un puzzle en bois artisanal d’une simple découpe géométrique. Et enfin, quel est le nombre de pièces visé : les puzzles de collection dépassent largement les standards du carton, avec des modèles parfois pensés pour prendre plusieurs soirées. Sur ce point, les mêmes questions se posent d’ailleurs pour n’importe quel puzzle un peu ambitieux, bois ou carton : on retrouve les mêmes arguments dans notre article sur pourquoi choisir un puzzle 3D, et l’usage d’un tapis de puzzle devient presque indispensable dès qu’on dépasse les 1000 pièces, artisanal ou non.
Pour les amateurs adultes, ces puzzles artisanaux prennent souvent une autre dimension : on les encadre une fois terminés, on les offre, on les garde, comme un objet qu’on choisit de conserver.
Un détail qui change tout : la chasse aux whimsies
Un petit aparté qui vaut le détour. Chez les amateurs anglo-saxons, la chasse aux whimsies est presque un jeu dans le jeu : certains collectionneurs recherchent activement les puzzles qui cachent une pièce en forme d’animal, d’instrument de musique ou de personnage dissimulé dans le motif général. Les ateliers eux-mêmes en jouent, en glissant parfois une pièce signature dans chaque série. C’est un détail qui n’existe tout simplement pas dans l’industrie du carton, et qui explique en partie pourquoi certains collectionneurs ne jurent plus que par le bois.
Pour bien commencer, mieux vaut s’équiper correctement : un puzzle en bois artisanal se manipule différemment d’un modèle en carton, et les accessoires indispensables pour la réalisation d’un puzzle (surface stable, éclairage, petits contenants pour trier les pièces) prennent encore plus d’importance sur des pièces qui peuvent être irrégulières. Pour un cadeau plus personnel, certains ateliers proposent aussi de partir d’une photo : le principe du puzzle personnalisé fonctionne particulièrement bien avec une découpe artisanale, qui donne un rendu très différent d’un photo-puzzle classique en carton.
Entre le geste centenaire de Michèle Wilson, la précision laser de Wentworth et la relève portée par des ateliers comme Lamamics, le puzzle en bois artisanal n’a rien d’un marché figé. Reste à savoir lequel de ces styles de découpe vous donnera envie de vous y mettre.