Toupie, bilboquet, yoyo : le retour des jouets en bois traditionnels


Autres jeux et jouets / mercredi, juillet 29th, 2026

Chez mes grands-parents, dans le buffet de la salle à manger, il y avait un tiroir qu’on n’avait pas le droit d’ouvrir sans demander. Un jour on a fini par demander, et à l’intérieur : une toupie en bois toute écaillée, un bilboquet dont la ficelle avait été refaite au fil à coudre, et un yoyo en bois massif qui pesait dans la main comme un petit galet. Trois objets qui ont traversé deux générations sans jamais vraiment servir à rien d’autre qu’à s’amuser. Ce souvenir m’est revenu récemment en voyant ces mêmes jouets réapparaître sur les étals des boutiques de jeux, remis au goût du jour. Le vieux fond de tiroir est redevenu tendance.

Pourquoi ces jouets reviennent maintenant

On pourrait croire que la mode des jouets en bois traditionnels tient uniquement à la nostalgie. C’est en partie vrai, mais pas seulement. Beaucoup de parents cherchent aujourd’hui des jeux sans écran pour occuper un moment calme, une salle d’attente, un trajet en voiture ou simplement une fin d’après-midi pluvieuse. La toupie, le bilboquet et le yoyo répondent bien à ce besoin : ils ne demandent ni pile ni chargeur, tiennent dans une poche, et s’utilisent aussi bien seul qu’à plusieurs.

La transmission entre générations compte aussi beaucoup. Un grand-parent qui ressort son vieux bilboquet et montre à son petit-enfant comment attraper la boule du premier coup crée un moment que ni une tablette ni une console ne remplacent. Ces jouets se prêtent bien à ce passage de relais entre générations, justement parce qu’ils n’ont quasiment pas changé depuis un siècle ou plus. Le geste appris par un enfant en 1950 fonctionne encore à l’identique aujourd’hui.

Ces trois jouets partagent un point commun qui plaît aux parents attentifs au développement de leur enfant : ils exigent de la patience, de la coordination et une bonne dose de répétition avant de réussir. Rater vingt fois avant de réussir une figure au yoyo, ça enseigne quelque chose que peu de jeux modernes enseignent aussi directement. On retrouve cette logique dans les meilleurs jeux de motricité, où la simplicité du jouet oblige l’enfant à progresser par lui-même plutôt qu’à suivre un programme tout tracé.

La toupie, le jouet le plus vieux du monde ou presque

Si on cherche le plus ancien jouet de l’humanité, la toupie figure en très bonne place. Des toupies en argile ont été retrouvées sur le site d’Ur, en Irak actuel, datées d’environ 3500 avant J.-C. En Chine, une toupie en poterie exhumée en 1926 des ruines de Huitiling remonterait à plus de 4000 ans. Les Égyptiens en peignaient sur les murs de leurs tombes, et d’autres ont été retrouvées à Thèbes, datées d’environ 1250 avant J.-C. La toupie n’appartient donc à aucune civilisation en particulier : elle a été inventée un peu partout, séparément.

Le principe n’a quasiment pas bougé depuis l’Antiquité : une masse équilibrée autour d’un axe, un point de contact minuscule avec le sol, et un système de lancement, ficelle, tige, ou simplement les doigts. En Angleterre, au XVe siècle, chaque village possédait sa toupie géante pour des courses organisées le jour de Mardi gras, preuve que la toupie a longtemps été un objet collectif plutôt qu’un jouet solitaire.

Bien choisir une toupie en bois

Pour un enfant qui découvre la toupie, mieux vaut commencer par un modèle simple à lancer à la main, sans ficelle ni fouet, dès 3 ans environ. Les modèles à ficelle demandent plus de coordination et conviennent mieux à partir de 5-6 ans. Côté matériau, le bois massif, hêtre ou érable, donne une toupie plus stable en main qu’un modèle en plastique léger, même si ce dernier reste parfois plus facile à lancer pour les tout-petits. La taille compte aussi : une toupie trop petite est difficile à attraper pour de petites mains, un diamètre de 5 à 7 cm reste maniable sans être fragile.

Le bilboquet, entre mode royale et rébellion de salon

Le bilboquet a une histoire plus documentée, et elle est plutôt savoureuse. Son origine reste incertaine, certains y voient un ancêtre très ancien, présent dans plusieurs cultures sous des formes variées, mais sa popularité en France est bien datée : c’est le roi Henri III, entre 1574 et 1589, qui a lancé la mode du bilboquet à la cour, où il aimait y jouer pendant ses promenades entouré de ses favoris. Le jeu est ensuite devenu une manie dans l’aristocratie des XVIIe et XVIIIe siècles, avant de se démocratiser dans toutes les classes sociales.

L’écrivain Marivaux, en 1712, écrit même une fable intitulée Le Bilboquet, dans laquelle il exprime sa rancœur envers ce jeu qui, selon lui, détournait sa maîtresse de moments plus agréables. Une manière assez drôle de raconter à quel point cet objet tout simple pouvait devenir une vraie addiction de salon. Aujourd’hui, sa version japonaise, le kendama, avec ses trois coupelles de tailles différentes, a donné naissance à une discipline de freestyle suivie par une vraie communauté de passionnés.

Bien choisir un bilboquet

Pour un enfant de 4-5 ans, un bilboquet classique à une seule coupelle et une boule assez grosse reste le plus accessible : plus la surface de réception est large, plus les premiers succès arrivent vite. Le bois tourné, hêtre le plus souvent, donne un objet solide qui encaisse les chocs, contrairement à certains modèles en plastique qui se fissurent après quelques chutes. Si l’enfant accroche vraiment, un kendama en bois plus technique prend le relais vers 7-8 ans et peut l’occuper pendant des années.

Le yoyo, du vase grec au marketing américain

Le yoyo est sans doute le jouet dont l’histoire traverse le plus de continents. On en trouve la trace sur un vase grec vieux de plus de deux mille ans. À la fin du XVIIIe siècle, les Britanniques le connaissent sous le nom de bandalore, et il arrive en France avec les émigrés de la Révolution française, qui l’appellent l’émigrette. Mais c’est aux Philippines que le jouet prend le nom qu’on lui connaît aujourd’hui : yoyo viendrait d’un mot d’une langue philippine signifiant à peu près va-et-vient, et les artisans locaux en avaient fait un savoir-faire à part entière, presque un sport national.

Le tournant commercial arrive au XXe siècle avec Pedro Flores, un Américain d’origine philippine qui commercialise dès la fin des années 1920 son Filipino yo-yo aux États-Unis. L’homme d’affaires Donald Duncan lui rachète son entreprise et dépose la marque yo-yo en 1930. Le succès est fulgurant : en 1962, sa société en vend à elle seule 45 millions d’exemplaires dans un pays qui compte alors 40 millions d’enfants. Le jouet est ensuite revenu par vagues, dans les années 1980 en version publicitaire, puis à la fin des années 1990 grâce à Bandai.

Bien choisir un yoyo

Pour débuter, un yoyo en bois classique à ficelle fixe, dit non débrayable, reste le plus simple : il remonte automatiquement dans la main d’un geste sec du poignet, sans technique particulière à apprendre. C’est le modèle à privilégier à partir de 5-6 ans. Les yoyos plus techniques, en rotation libre, demandent d’apprendre un geste de retour spécifique et conviennent mieux à un enfant plus grand, motivé par l’idée de progresser vers des figures. Un corps en bois dur donne un jouet plus lourd et plus stable en rotation qu’un modèle en plastique creux.

Simplicité et pédagogie par le jeu : le clin d’œil Montessori

Difficile de parler de jouets en bois traditionnels sans évoquer la pédagogie Montessori, même si Maria Montessori elle-même n’a jamais conçu de toupie ou de bilboquet en particulier. Ce que sa méthode a mis en avant, dès le début du XXe siècle, c’est l’intérêt des matériaux naturels pour l’apprentissage sensoriel de l’enfant : le bois, avec ses variations de poids, de texture et de teinte, stimule davantage qu’un plastique lisse et uniforme. Un jouet qui ne fait qu’une seule chose, et qui demande à l’enfant de s’exercer pour y arriver, correspond bien à cette idée d’autonomie par la répétition qu’on retrouve dans les écoles Montessori.

C’est aussi ce qui distingue ces jouets traditionnels de beaucoup de jouets électroniques : la difficulté ne vient pas d’un niveau à débloquer, mais de la main et du corps de l’enfant qui doivent apprendre. Pour bien orienter ce choix selon l’âge et la personnalité de l’enfant, ça vaut le coup de regarder ce qui définit un bon jeu éducatif avant d’acheter : un jouet qui a l’air simple n’est pas toujours adapté au bon âge, et l’inverse est vrai aussi.

Des jouets qui se partagent

Ce que j’aime particulièrement dans ces trois jouets, c’est qu’ils se prêtent à un jeu partagé, presque à un jeu d’imitation : l’enfant regarde d’abord l’adulte réussir la figure, essaie de reproduire le geste, puis finit par inventer sa propre variante. On retrouve cette logique d’apprentissage par mimétisme dans beaucoup d’autres domaines du jeu enfantin, comme le rappellent bien les articles sur les jeux d’imitation. Le bilboquet qu’on ressort un dimanche pluvieux devient vite un défi familial : qui arrivera à enchaîner trois prises d’affilée ?

Si votre enfant est déjà conquis par ces jouets de patience et de motricité, il y a fort à parier qu’un autre classique du bois traditionnel lui plaira tout autant : le cheval à bascule en bois partage la même filiation, celle des jouets qui traversent les générations sans avoir besoin d’un mode d’emploi compliqué.

Reste une question que je me pose souvent en regardant ma fille s’acharner sur son bilboquet : est-ce qu’on redécouvre ces jouets parce qu’ils sont vraiment meilleurs pour nos enfants, ou parce qu’ils nous rassurent, nous, en nous ramenant à une enfance qu’on idéalise un peu ? Les deux choses ne s’excluent sans doute pas.