Jouets en bois du Jura : comment Moirans est devenue la capitale du jouet


Autres jeux et jouets, Un peu d'histoire / vendredi, octobre 16th, 2026

Vers 1800, un rapport de préfecture décrit les tourneurs du Haut-Jura et la liste de ce qu’ils fabriquent : des étuis, des boîtes à poudre, des boîtes à savonnettes… et des bilboquets. Le jouet est déjà là, glissé entre deux objets du quotidien. Aujourd’hui, Moirans-en-Montagne est souvent présentée comme la capitale française du jouet en bois. Entre les deux, il y a une histoire de forêts, de rivières, de paysans qui tournaient le bois l’hiver et de négociants qui ont fini par monter des usines.

Cet article retrace ce parcours à partir des sources disponibles, surtout l’étude des ethnologues Noël Barbe et Richard Lioger sur l’industrie du jouet dans l’arc jurassien. Il donne aussi quelques repères pour reconnaître les grands noms jurassiens et pour aller voir ce patrimoine sur place.

Au départ, des tourneurs et des pèlerins

Le jouet jurassien sort d’un métier plus ancien : la tournerie sur bois. Le principe est simple. On fait tourner une pièce de bois sur un tour et on la façonne avec une gouge ou un ciseau. On obtient ainsi des formes rondes : manches d’outils, boîtes, robinets de tonneaux, perles, toupies, quilles.

Selon Barbe et Lioger, cette tradition remonte aux pèlerinages vers l’abbaye de Saint-Claude. À partir du VIe siècle, des milliers de pèlerins y affluent et des objets de piété en bois sont façonnés pour eux ; une production d’objets profanes apparaît ensuite. Au XVIIIe siècle, la ville de Saint-Claude s’est spécialisée dans ce travail. Le musée du Jouet de Moirans résume la même idée en parlant d’une région « reconnue depuis le Moyen Âge pour la fabrication de jouets ».

Le rapport préfectoral de l’an IX cité par les deux chercheurs montre bien comment le travail était organisé. En ville, un maître réunit chez lui quelques compagnons et apprentis et travaille toute l’année. À la campagne, les tourneurs travaillent en famille, seulement pendant la morte-saison agricole, puis envoient leurs pièces brutes en ville pour la finition. L’office de tourisme du Haut-Jura décrit la même chose : la tournerie servait de revenu d’hiver aux fermiers, sur des tours à pédale ou entraînés par une grande roue en bois.

Trois toupies en bois tourné, dont deux peintes en vert, bleu et orange, sur fond blanc
Toupies en bois tourné. Photo : Tara Winstead / Pexels

Pourquoi Moirans plutôt que Saint-Claude

Au XIXe siècle, selon Barbe et Lioger, Saint-Claude abandonne la tournerie sur bois. La ville garde pourtant des tourneurs sur d’autres matières, comme la corne : l’office de tourisme en compte environ 200 entre 1928 et 1950. Moirans-en-Montagne, qui avait longtemps vécu de la draperie, prend le relais et devient le centre jurassien du bois tourné. La production reste dispersée dans les villages, à domicile ou dans de petits ateliers.

Le détail le plus parlant concerne l’énergie. Les moulins à grain s’équipent de poulies et de courroies supplémentaires pour entraîner les tours grâce à la force de l’eau. Dans la région de Villars-d’Héria, on loue sa place au tour pour profiter de ce moteur hydraulique. Les tourneurs sont alors salariés, petits artisans ou paysans-artisans, souvent un peu tout cela à la fois.

Pour qui s’intéresse aux toupies, bilboquets et yoyos en bois, ce contexte compte : ce sont exactement les formes qu’un tour produit facilement, en série, avec très peu d’outillage.

1900-1940 : des négociants aux premières usines

Entre 1900 et 1930, les premières entreprises de jouets sont fondées par des négociants en boissellerie et en tournerie, qui achetaient et revendaient le travail des tourneurs. Barbe et Lioger citent la maison Monneret, originaire du Lect près de Moirans : à la sortie de l’hiver, sa « tournée » lui permet d’acheter aux paysans tourneurs ce qu’ils ont fabriqué, robinets de tonneaux, perles ou sifflets.

L’arrivée de l’électricité libère les tourneurs de la rivière et multiplie les ateliers domestiques : un tour, quelques gouges, et l’on peut travailler chez soi. Le jeu de quilles Eria, du nom de Villars-d’Héria où il était fabriqué, illustre bien cette période : du bois tourné, un simple filet de peinture, un objet sans fioriture. Les amateurs de jeux de quilles comme le mölkky y retrouveront la forme familière des quilles en bois.

Entre 1930 et 1940, la production se concentre. La plupart des tourneurs entrent à l’usine, et une machine change le métier à partir de 1936 environ : le tour rotatif. Sur un tour classique, la pièce tourne et l’outil reste fixe. Sur le tour rotatif, c’est l’outil qui tourne autour de la pièce. On obtient des formes plus complexes, des pièces plus grandes et des cadences plus élevées. Un camion de pompiers Monneret de 1936, en pièces de bois peint assemblées, montre ce que cette nouvelle génération de jouets pouvait faire.

Le plastique arrive, le bois ne disparaît pas

Après la Seconde Guerre mondiale, l’injection plastique bouleverse la fabrication. Les premiers jouets en plastique ressemblent encore beaucoup à leurs ancêtres en bois. Le camion de pompiers Monneret des années 1950 garde ses roues et sa carcasse en bois ; seule la cabine, injectée, devient plus détaillée.

Barbe et Lioger distinguent trois trajectoires d’entreprises :

  • celles qui viennent du plastique ménager et se diversifient dans le jouet, comme Smoby ;
  • celles qui viennent de la tournerie et restent au bois, comme Vilac ;
  • celles qui sont passées du bois au plastique, comme Monneret.

Smoby montre bien ces reconversions. Fondée en 1924 à Lavans-lès-Saint-Claude sous le nom de Moquin-Breuil, l’entreprise fabriquait d’abord des pipes en bois, s’est tournée vers le plastique après la guerre et a pris le nom de Smoby en 1978. Ses jouets sont en plastique, mais l’entreprise est née du travail du bois.

Côté organisation, les industriels se regroupent aussi. En 1959, six fabricants forment « le groupe des Six » et se répartissent les gammes pour produire de plus grandes séries ; le groupement devient Superjouet en 1967 et les représente sur les marchés étrangers.

Vilac et Jeujura, les deux centenaires du bois

Deux maisons jurassiennes fondées en 1911 travaillent encore le bois aujourd’hui.

Vilac est née à Moirans sous le nom de Villet, créée par Narcisse Villet pour fabriquer des jouets en bois tourné. Elle prend en 1979 le nom de Vilac, contraction de « Villet » et de « laque », en référence à ses finitions. Elle est labellisée Entreprise du patrimoine vivant depuis 2011, et le musée des Arts décoratifs de Paris lui a consacré une exposition pour son centenaire en 2010-2011.

Jeujura a été fondée à Champagnole par Henri Liégeon. D’après son propre site, les premiers jeux et jouets datent de 1931, dont les petits chalets à construire en pièces de hêtre qui restent sa spécialité. La fabrication se fait aujourd’hui à Saint-Germain-en-Montagne et l’entreprise a reçu le label Entreprise du patrimoine vivant en 2012.

L’étude de Barbe et Lioger, publiée en 1999, montre aussi que ces maisons travaillent en réseau. Pour sa « barque Babar », Vilac faisait appel à des sous-traitants et travailleurs à domicile dans un rayon d’une vingtaine de kilomètres : la figurine à Villars-d’Héria, le mât à Clairvaux, la teinture à Thoiria. À l’époque de l’enquête, Vilac sous-traitait 40 % de sa production et Jeujura 90 %. Ces chiffres datent des années 1990 et décrivent une organisation de l’époque, pas forcément celle d’aujourd’hui.

Mains d'un artisan tournant une pièce de bois allongée sur un tour, copeaux sur le banc
Tournage d’une pièce de bois. Photo : Tima Miroshnichenko / Pexels

Reconnaître un jouet jurassien ancien

Si vous tombez sur un jouet en bois ancien et que vous soupçonnez une origine jurassienne, l’histoire donne quelques indices :

  • les objets les plus anciens sont presque toujours tournés : toupies, quilles, bilboquets, perles, sifflets, avec un décor réduit à quelques filets de peinture ;
  • à partir des années 1930, les jouets assemblés de plusieurs pièces (véhicules, par exemple) témoignent du passage aux machines d’usine ;
  • un jouet mêlant roues ou carcasse en bois et petites pièces en plastique injecté appartient plutôt à l’après-guerre ;
  • une marque peinte ou estampée (Monneret, Vilac, Jeujura…) aide à dater, à condition de la comparer aux catalogues ou aux pièces de musée.

Ces repères donnent une piste, pas une datation. Pour aller plus loin, la méthode décrite dans notre article sur l’identification d’un puzzle en bois ancien s’applique en partie aux jouets : observer la matière, la fabrication, les marques, puis comparer avec des pièces documentées.

Pour un jouet neuf, la question est différente. Le bois jurassien ne dit rien à lui seul de la gestion des forêts dont il provient ; les labels FSC et PEFC répondent à cette question, et l’âge d’usage à retenir reste celui indiqué par le fabricant.

Voir ce patrimoine sur place

Le musée du Jouet de Moirans-en-Montagne, fondé en 1989 et labellisé Musée de France, est la porte d’entrée naturelle. Wikipédia lui attribue une collection d’environ 16 000 jeux et jouets, dont une partie est exposée ; le musée annonce de son côté plus de 2 000 jeux et jouets à découvrir. Il propose aussi des expositions temporaires : celle consacrée aux jeux de construction, « du cube au pixel », est annoncée jusqu’au 3 janvier 2027. Horaires et tarifs changent selon la saison, vérifiez-les sur le site du musée avant de partir.

À Saint-Claude, l’office de tourisme du Haut-Jura signale des ateliers de tournerie sur bois et sur corne ouverts au public, avec démonstrations. Ce sont de bons compléments pour voir le geste du tourneur, qui reste la base de toute cette histoire.

Le Jura et le puzzle

Une remarque pour finir, puisque ce site est né autour du puzzle. L’histoire jurassienne est celle du bois tourné, puis du bois assemblé et du plastique injecté. Le puzzle en bois relève d’une autre technique, la découpe à la scie, dont l’histoire passe plutôt par l’Angleterre de John Spilsbury, racontée dans les origines du puzzle, et par les ateliers qui découpent encore à la main. On trouve des puzzles chez les fabricants jurassiens, mais ce n’est pas ce qui a fait leur réputation.

Reste une question que les sources laissent ouverte : combien de ces tourneurs-paysans fabriquaient des jouets plutôt que des objets utiles ? Les listes conservées mélangent les deux, et le bilboquet de l’an IX voisine avec la boîte à savonnette. C’est peut-être la meilleure façon de comprendre le jouet jurassien : un objet du quotidien parmi d’autres, devenu une industrie.

Sources